econeducation

par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

En parcourant les communiqués de notre gouvernement provincial, je suis tombé au hasard sur une annonce d’investissement dans la promotion de l’apprentissage des métiers chez les jeunes (GNB). La somme d’un million  de dollars a été octroyée au Programme d’Apprentissage pour les jeunes du N-B (PAJNB), un «partenariat public-privé dirigé par les entreprises […] donnant l’occasion aux jeunes de commencer leur apprentissage dès la 10e année».

Je me suis bien naturellement intéressé à la chose.

L’investissement fait partie, vous l’aurez deviné, de la Stratégie de perfectionnement des compétences de la main-d’œuvre du N-B 2013-2016 (GNB et GNB), et pour laquelle le gouvernement provincial a du faire appel à Jojo Savard, parce qu’elle est axée sur les prévisions des besoins du marché de l’emploi à long terme. Well, disons moyen terme; on ne prétend quand même pas voir beaucoup plus loin que le bout du pipeline, faut dire. Il demeure que, pour une rare fois, le N-B agit au lieu de réagir.

Cependant, le caractère messianique de l’industrie pétrolière, ou plus précisément de la riche industrie pétrolière albertaine, qui répand sur nous ses bienfaits, naît d’une nouvelle manifestation du manque de vision de nos gouvernements (bleus comme rouges) quant au développement d’assises économiques solides à long terme pour notre province. Le pétrole, c’est comme le tourisme, ça fait du bien quand ça arrive, mais ça ne fait que passer. Sauf que dans le cas du tourisme, au moins la ressource nous appartient.

Les exemples de ce messianisme économique se multiplient. On attend toujours que le salut nous tombera dessus, venu inopinément d’ailleurs. Je suis en fait surpris que la province n’ait pas ses cartes de Lotto Max, votées par référendum, tant qu’à financer l’avenir avec des miracles.

De même, tout dernièrement, le gouvernement annonce qu’il va ouvrir 620 000 acres de terres de la Couronne aux exploitants pour la coupe (GNB), afin de relancer l’industrie forestière. Cela s’inscrit dans le cadre de la nouvelle Stratégie en gestion des forêts de la Couronne (GNB)., dont l’objectif central est le développement d’une «foresterie axée sur les résultats». Mouais.

Évidemment, la forêt est notre principale ressource naturelle et aisément exploitable, la chose est indéniable. Pensez à la forêt comme à notre Pikachu : là depuis le début, et on le sort dès qu’on est dans le trouble. La place d’ancrage économique de la forêt néo-brunswickoise date de l’époque coloniale. Et je pense que, malheureusement, la forêt a plus évolué que la pensée politique depuis cette lointaine époque.

En effet, la nouvelle Stratégie propose de «faire preuve de leadership pour éviter la crise», un autre exemple de réaction tardive plutôt que de vision de la part du gouvernement, principal gestionnaire de la ressource forestière. Bon, elle demeure gérée au nom de la Couronne et y’a des limites à ce qu’on puisse y faire, mais je doute que Betty Deuxième du nom soit à la veille de chausser ses caouiches pour v’nir bûcher son bois d’poêle dans le boutte de la Renous.

Belle image!

Mais c’est cette mentalité qui  perdure et nous enchaîne dans une économie de type colonial (c’est-à-dire d’exportation des ressources au profit d’autrui, qui en récolte la valeur ajoutée) et qui nous fait encore, deux cent ans plus tard, passer à côté d’une réelle industrie de deuxième et de troisième transformation ici au N-B. À en croire Stephen Harper et sa réforme, le monde de notre province manque pourtant d’ouvrage et devrait aller travailler pour des pinottes – on a rien à envier à la Chine pour ce qui est du secteur manufacturier, en apparence. Pourtant, la forêt forme notre principale richesse et on en fait quoi? On la donne au plus offrant une fois que le plus gros de l’ouvrage est fait. On est là pour la job de bras. Des colons, quoi.

Parlant du plus offrant, c’était pas dur de le voir venir : coup sur coup, Irving annonce des investissements majeurs dans ses scieries en milieu rural (Radio-Canada), ainsi qu’à sa papetière de Saint-Jean (Radio-Canada). Au total, 450 millions du portefeuille total de 513 millions de dollars seront investis par Irving à Sain-Jean, les 63 millions restants devant être répartis entre ses installations de Chipman, Doaktown, Sussex et du nord du N-B.

Comme va Irving, va la province; décidément rien n’a changé.

Aucun doute, Irving a grandement contribué au développement économique de notre province, mais le monopole graduellement acquis par cette compagnie sur plusieurs segments majeurs de l’économie du N-B (forêt; combustibles; transport routier, maritime et ferroviaire; production et vente de matériaux de construction; presse écrite, et j’en passe) fait que la majorité du développement économique dépend plus ou moins de la volonté d’Irving, qui est plus qu’heureuse de rester enfermée dans son – très profitable – cycle d’extraction, de première transformation et d’exportation de nos ressources.

Mais revenons au pétrole, qui s’en vient jusque dans nos écoles.

Le PiCé semble décidé à orienter un maximum d’élèves vers des segments spécifiques du monde des métiers, reliés à l’industrie pétrolière. Mais est-ce vraiment un projet d’avenir? Aujourd’hui, c’est à compter de la 10e année qu’on encourage les jeunes à considérer les métiers – ce qui, soyons clairs, n’est pas négatif car suite au retrait de la branche industrielle/technique au secondaire (ce que les systèmes scandinaves ont maintenu, soit dit en passant) tous les élèves se voient forcés de passer par un tronc commun académique qui ne permet certainement pas de développer également le potentiel de chacun – mais demain, est-ce que ce sera à compter de la maternelle, comme on voudrait le faire en Alberta (CBC)?

On connait déjà le biais imposé à la recherche universitaire par les subventions venues du secteur privé, alors imaginez ce qu’il adviendrait de l’éducation – une compétence provinciale, relevant entièrement de fonds publics – si l’industrie pétrolière parvenait tel que souhaité à influencer le curriculum scolaire. L’impact potentiel sur le curriculum scientifique, à lui seul, a de quoi faire frémir. Disons que le discours sur l’impact climatique des sables bitumineux (dont du reste j’ignore l’étendue dans les écoles albertaines) pourrait bien se voir frappé d’anathème. On formerait ainsi la jeunesse albertaine en vue d’un but unique : éduquer, oui, mais dans le meilleur intérêt des grosses pétrolières. On aura les faits, et les ‘’faits’’.

«Les élèves, bienvenue dans le cours de science naturelle, une présentation de Suncor». Ouache.

J’viens d’avoir une gorgée sure. Et si ça passe et qu’on se décide de l’imiter ici? On copie déjà pas mal le curriculum de l’Alberta et de la Saskatchewan…

Et si cela doit arriver en Alberta, on devine que le PiCé s’inspirera de l’exemple quand viendra le temps de revoir le curriculum scolaire. La Stratégie 2013-2016 donne certainement des indices de l’intérêt de «progresser» en ce sens. Je ne dis pas que ça s’en vient, mais je dis que c’est très possible.

Mais quand l’industrie pétrolière, salvatrice des économies chancelantes, éprouvera elle-même des difficultés ou un ralentissement, ces élèves devenus travailleurs seront les premiers à en faire les frais (Calgary Herald). Ah, mais n’ayez crainte, L’association des Collèges communautaires du Canada (ACCC) veille au grain! En effet, l’ACCC a récemment conclu une entente avec son homologue au Royaume-Uni, UK-NARIC, visant à harmoniser les attentes au niveau des qualifications dans neuf domaines spécifiques aux métiers spécialisés (ACCC).

De cette façon, les collèges seront en mesure de former un maximum de candidat(e)s, que le marché canadien de l’emploi en ait besoin ou non (parce qu’un moment donné, le monde va vouloir des jobs, disons, stables), en leur disant : «Ben tu peux toujours aller travailler en Irlande ou en Angleterre si y’a pas de job pour toi icitte.» Entre temps, évidemment, ça permettra aussi aux entreprises canadiennes d’importer les travailleurs qualifiés dont elles ont immédiatement besoin, c’est-à-dire de combler tout de suite, temporairement et à répétition si désiré, les postes pour lesquels on propose de manipuler le curriculum scolaire entier dans le seul but de combler ce manque. Récemment encore, un exemple de l’intérêt sincère des compagnies pétrolières pour l’avancement de la main-d’œuvre canadienne a vu la mise à pied non-motivée de près de 300 travailleurs canadiens, remplacés par des travailleurs temporaires (Fort McMurray Today). Selon ce même article, le problème serait endémique en Alberta : et ces mêmes compagnies demandent qu’on leur donne un droit de regard sur le curriculum scolaire pour combler leurs futurs besoins en main-d’œuvre.

Voyez-vous un problème? Ça voudrait dire qu’au N-B on exporterait plus seulement nos ressources naturelles, mais bientôt aussi nos ressources humaines, et plus seulement dans l’Ouest canadien. S’il n’y a pas (ou s’il n’y a plus) de travail pour eux ici, ce sera le Royaume-Uni qui récoltera le fruit de nos efforts.

Difficile de faire plus colon que ça.

Nous joindre

Heures de bureau de la FÉÉCUM
De 8h à 16h du lundi au vendredi
Local B-101 du Centre étudiant

Adresse postale
La Fédération des étudiantes et étudiants du Campus universitaire de Moncton
Centre étudiant
Centre universitaire de Moncton
Moncton, NB
E1A 3E9

Téléphone: 506-858-4484
Télécopieur: 506-858-4503