La Fédération des étudiantes et étudiants du Campus universitaire de Moncton

Blogue Ouate de phoque

Texte de réflexion par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets.

S’il fallait trouver une caractéristique qui décrive le milieu postsecondaire, peu de gens s’opposeraient à ce qu’on choisisse l’ouverture d’esprit.

Après tout, l’ouverture d’esprit est la condition première de la pensée critique. Il faut pouvoir étudier objectivement deux points de vue opposés puis en produire la synthèse, soit une idée « nouvelle » et originale. Il faut être en mesure, aussi, d’approcher un sujet par des angles différents – quitte à causer la controverse – de sorte à faire avancer la connaissance humaine.

Et de manière générale, ça fonctionne assez bien. Il s’agit de débats d’idées, pas de batailles rangées. Parler de communisme ne rend pas communiste, bien malgré ce que diront les détracteurs de l’université libérale. Dans ce vase clos où les gens de persuasions différentes peuvent débattre dans le respect, à la rigueur tout va. Sachant qu’il s’agit d’institutions médiévales, ça se comprend : imaginez si votre vie dépendait du résultat de vos recherches.

Hors du milieu universitaire, toutefois, les choses sont souvent différentes. Le jugement est plus rapide, plus catégorique; il ne faut plus tant peser des idées que choisir une équipe. De la sorte, l'étiquetage l'emporte facilement sur l'écoute.

On peut s’y sentir invincible, à l’université. L’exemple de Ricardo Duchesne me vient à l’esprit. Prof de sociologie à UNB et principal contributeur du Council of European Canadians, ses recherches examinent la supériorité de la race européenne et l’influence corruptrice de l’immigration et du multiculturalisme sur les sociétés occidentales (CEC). Évidemment, il y en a qui ne sont pas d’accord à UNB, disant que Duchesne use de la crédibilité conférée par sa position pour donner valeur à des idées jugés racistes (Radio-Canada). Lui, s’en fout : liberté académique. UNB est d’accord, semblerait-il, car il demeure en poste (UNB).

Un autre prof, à l’Université de Toronto, fait couler pas mal d’encre depuis environ un an. Jordan Peterson a été largement condamné pour sa critique du projet de loi C-16, qui amende la Loi sur les droits de la personne et le Code criminel pour inclure des protections contre la discrimination fondée sur l’identité ou l’expression de genre (CBC), mais il a aussi récolté sa part de louanges. Il est devenu pour la droite un genre de porte-étendard, en raison de ses positions controversées, mais articulées, sur la liberté d’expression et pour son opposition féroce à la culture du politiquement correct. Le Toronto Star rapportait en juillet dernier qu’il amasse plus de 45 000$ par mois grâce au crowdfunding via le site Patreon, et compte bien atteindre la barre des 100 000$ prochainement (Star), grâce à l'appui de ses fans. Tout comme Duchesne, Peterson conserve sa position de professeur.

Bref, deux universitaires qui s'inscrivent à contre-courant, développant leurs idées avec rigueur; on serait en droit de s’attendre à ça de leur part. On a évidemment le droit d’être en désaccord, tant qu’on sera prêt à faire la démonstration de notre point de vue. Jusque-là, ça peut aller, à la limite c’est de bonne guerre. Mais ces deux personnages – et il y en a(ura) d’autres – trouvent écho loin en-dehors du contexte universitaire, dans les meutes hurlantes qui se saisissent d’arguments prêt-à-porter pour servir de plus basses aspirations que le débat intellectuel.

En gros, ce n’est pas tant ce que disent ces deux personnages qui pose problème, mais l’impact plus large de leurs propos. On pourrait les comparer, en termes de responsabilité, à un fabriquant d’armes : sans être celui qui charge, pointe ou vide le fusil, il participe activement au cycle de la violence. Il y est même essentiel.

Depuis les évènements qui ont secoué le campus d'UC Berkeley, quand un groupe de protestataires de gauche a causé une émeute forçant l'annulation du discours d'un orateur de l’alt-right (je ne suis pas amoureux du terme, mais bon), bien des questions se font entendre sur la signification de « liberté d'expression » en milieu universitaire (FÉÉCUM). Ces lieux de savoir, espaces privilégiés de l’oraison, du débat et de la dialectique, seraient – nous dit-on – devenus des havres du politiquement correct, fermés aux idées de la droite, dénaturés par leur obsession à protéger les sensibilités trop nombreuses des milléniaux et des libéraux.

Plus de « spin » que de vrai dans cette affirmation, mais à force de l’entendre répétée, ça en vient à prendre les apparences de la vérité. Repensez à mon analogie du fabriquant d'armes: c'est à ça que les campus se ferment. Mais ce n'est pas suffisant. Clairement, plus on leur ferme la porte, plus les vendeurs d'idée de la droite alternative trouvent de munitions pour discréditer les idées qui s'opposent aux leurs: « Mais regardez ce qu'ils font de la liberté d'expression, ces supposés intellectuels! On ne demande qu'être écoutés au même titre que les autres! »

Et ainsi de suite. La conclusion inévitable donne raison à l’alt-right de dénoncer la « discrimination » des universités – comme de tous les milieux – qui refusent d’entendre ses idées. Parce que liberté d'expression. Mais la vérité est qu’elle cherche à ce qu'on l'attaque; c’est indispensable à sa stratégie.

On lui donne raison en s'y opposant, en fin de compte. Tout comme en ne s'y opposant pas, d'ailleurs. Dans l'esprit de la droite alternative, la défaite est impossible. Si la gauche refuse de l'entendre, ce qui se voit de plus en plus, la droite alternative s'en fout: les convertis applaudissent l'effort des prophètes et trouvent dans ce refus la raison de leurs convictions. Ça crée des martyrs. Ce n’est pas la force de l’argument qui l’emporte, mais la puissance du symbole.

Ça s’appelle du trolling, dans le jargon (The Walrus).

Sauf que, si ça devient normal dans un milieu universitaire, non pas d'accueillir des orateurs aux propos controversés, mais bien de les accueillir en sachant pertinemment que leur objectif est politique et idéologique d’abord et (peut-être) intellectuel ensuite, il y a un problème. Ce n’est pas un affront à la liberté d’expression que de les inviter à aller ailleurs chercher leur auditoire : les universités sont des milieux a fortiori apolitiques, ou du moins non partisans.

Mais on peut y discuter librement d’idéologies extrêmes. Dès lors, bondissant en prédateurs sur la brèche ouverte par la phobie universitaire de la fermeture d'esprit, les vendeurs d’idées (car ils sont en tournée, et ce ne sont pas des bénévoles) l’exploitent pour tenter d’endoctriner l’auditoire. Cet auditoire jeune, à l’étape de se forger un code moral personnel ou de remettre en question celui qui l’a guidé jusque-là, est à la fois curieux et ouvert d’esprit, souvent déstabilisé et désireux de retrouver la certitude. En convaincant l’auditoire qu'il serait intolérant de ne pas tolérer l'intolérance, les vendeurs d’idées valorisent et justifient l'intolérance, mais l'intolérance spécifique, ciblée, qui met à son service la crédibilité universitaire pour justifier la haine et le rejet de la différence.

Ça sort, et largement, du domaine de la discussion et du débat d’idées. Suivez la piasse, comme on dit : y’a quelqu’un qui en profite quelque part. Et si l’être humain répond d’instinct à un concept, c’est bien à celui du bouc émissaire.

On a constaté l’apparition d’affiches suprématistes sur le campus de UNB et de STU à Fredericton : dans le premier cas, dans deux résidences où se trouvent des étudiants internationaux (et parfois leur famille), et dans l’autre, sur un panneau de bienvenue en langue autochtone, dans le cadre d’une conférence sur la Commission de Vérité et réconciliation du Canada (Brunswickan). À l’Université Memorial de Terre-Neuve, ce sont des affiches islamophobes qui sont apparues

Il ne s’agit pas de gestes innocents; il y a un objectif, un calcul, un choix de l’endroit et du moment. Visait-on l’impact immédiat? Cherchait-on l’attention médiatique? Bien des conversations ou des points de vue difficilement exprimables en public trouvent à l'université un lieu privilégié. Dans les trois cas nommés, les institutions ont réagi rapidement : à Fredericton sans trop faire de bruit, afin d’éviter de donner aux placardeurs l’attention qu’ils recherchaient, et à Terre-Neuve de manière plus publique, mais sans équivoque : le racisme et la bigoterie n’ont pas leur place sur le campus (CBC).

Alors en bout de ligne, l’état présent des choses dans plusieurs campus canadiens laisse supposer que l’ouverture d’esprit du milieu universitaire en fait une cible, en font le médium parfait pour fermer les esprits. Et les événements récente nous montrent bien qu’ici en Atlantique, nous ne sommes plus dans la marge. Ce n’est pas un problème circonscrit aux campus métropolitains ni aux milieux urbains. Puis c’est-tu juste moi, ou est-ce que ça arrive en grappes?

Remarquez, en bons intellectuels que nous sommes, nous continuerons de chercher à raisonner avant d’agir, préférant toujours l’analyse à l’anathème. D’ailleurs, à la moindre réaction concertée – comme à Berkeley – on devient des extrémistes. Parce qu’on s’exprime, parce qu’on refuse à défaut de faire face à un interlocuteur ouvert à être réfuté.

Ouate de phoque?

Texte de réflexion - aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être nécessairement interprétée.

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