Blogue Gardons les yeux ouverts

Par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets.

La campagne #MeToo, qui a servi dans les mois suivant l’éclatement de l’affaire Harvey Weinstein de plateforme de partage sur les inconduites sexuelles, surtout venant de victimes, a été visée par des attaques assez récemment. Non pas venant de la mouvance des soi-disant « droits des hommes », comme on l’aurait cru, mais plutôt de féministes engagées. La première controverse appartient à un collectif français dont Catherine Deneuve est sans doute la membre la mieux connue ici.

Sans ambiguïté, ces dernières déclarent que #MeToo est devenue une campagne de délations faisant appel à une justice sommaire, et évoquent à demi-mot une dérive totalitaire (Radio-Canada).

À la base, #MeToo n’était pas un outil de dénonciation ou d’accusation. Du moins, pas en ciblant ni en nommant personne. Il s’agissait plutôt de montrer au public - particulièrement, masculin - combien le harcèlement, l’inconduite et les propos/gestes déplacés de nature sexuelle affectent les femmes au quotidien. Comme, tous les jours, plusieurs fois par jour.

#MeToo a aussi (surtout?) montré aux victimes souffrant en silence qu’elles ne sont pas seules. Qu’elles méritent qu’on les écoute, qu’elles méritent qu’on les croit; qu’elles méritent qu’on ne prenne pas systématiquement la défense de l’agresseur en les rendant responsables de ce qui leur est arrivé, peu importe la gravité de l’accusation.

En tant qu’homme, on peut peut-être excuser un comportement ou un propos déplacé au cours de la journée; on aura été mal compris ou on se sera mal exprimé, on aura posé un geste dont les intentions ont été mal perçues pour X raison (et qui aura été posé pour X raison, aussi), mais on pourra faire le bilan quotidien et se dire: « bah, c’est pas trop pire, une fois dans la journée - je ferai plus attention demain ». Ça, c’est la partie facile.

Tant mieux si on peut reconnaître et apprendre de ces erreurs, et changer en conséquence. Probablement, d’ailleurs, que personne ne nous a réprimandé pour le geste, la blague, ou les paroles qui nous sembleront possiblement reprochables. On a le luxe de se poser la question, il faut le noter.

Tristement, ainsi va le vieil adage: « qui ne dit mot, consent ». Pour le geste déplacé qui reste impuni, on peut croire qu’il s’agit d’une forme d’approbation. Pour la victime qui ne dit pas explicitement oui, on peut croire qu’il s’agit aussi d’approbation. Ce serait se tromper.

Puisque oui est un mot, qui ne dit mot ne dit pas oui. Et sans oui c’est non. Logique, non?

Peut-être, mais les campagnes de sensibilisation sur le consentement sexuel ne sont quand même pas sorties de nulle part.

Pour la personne qui subit, ou qui voit et/ou entend dans son entourage des gestes et des propos inappropriés au quotidien, partout, et plusieurs fois par jour, la chose est décidément plus difficile à ignorer. Ça a beau ne pas la viser directement à tous les coups, l’impact demeure. Ça affecte inévitablement comment on se perçoit, comment on se comporte, les situations dans lesquelles on se sent à l’aise, et les réactions (incluant l’absence de réaction) que l’on aura quand on sera victime à son tour. Car une discrimination et un sexisme fondamentalement systémique n’épargeront personne; le tour viendra. Et entre temps, l’angoisse, la peur ou l’inconfort tiendra la place chaude.

#MeToo a donné une plateforme aux victimes pour présenter leur version d’une réalité partagée, que les agresseurs et les témoins passifs avaient jusque-là le loisir d’ignorer. Après tout, c’est beaucoup plus commode que d’affronter le problème - question d’instinct ou de nature, encore, nous craignons le changement. Plus il est grand, et plus on aura peur.

Cela étant, la campagne faisait son bout de chemin, malgré une certaine résistance; personne ne peut nier qu’une action soit nécessaire, même si elle n’est pas claire.

Alors que se passe-t-il avec #MeToo qui soulève le tollé? Simple, classique; des divisions internes. Un manifeste publié par un groupe d’une centaine de femmes en France, d’allégeance féministe, a voulu défendre le « droit d’importuner » comme condition sine qua non de la liberté sexuelle (Radio-Canada: http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1076959/collectif-femmes-liberte-importuner-hommes-deneuve-porc-moiaussi). Pour l’essentiel, tout ce qui n’est pas un viol, même si ça peut sembler déplacé (et en certains cas, carrément criminel), devrait être passé sous silence au nom de la liberté sexuelle. Selon elles, la femme libérée n’a pas besoin d’être protégée, et #MeToo relègue les femmes au rang « de pauvres petites choses sous l’emprise de phallocrates démons », et encourage chez elles « la haine des hommes et de la sexualité ».

Ben voyons donc. Ces dames font valoir que toute forme de revendication qui maintient la femme dans un rôle d’objet sexuel est réductrice et contraire à la mouvance féministe. Oui, la libération sexuelle des femmes fut une étape marquante dans l’histoire de l’humanité, mais n’allons quand même pas jusqu’à dire que ce serait brimer cette liberté que d’interdire et de dénoncer les comportements sexuels déplacés en société, tout de même.

La sexualité doit être libre, oui, mais quelle liberté peut-il y avoir sans consentement? Il est là, le noeud du problème. Deneuve et al craignent entre autre que la drague devienne un crime. Pas si c’est bien fait, non, entre personnes consentantes - ça peut (devrait) même être très agréable. Une photo de ta fourche sans qu’on te l’ait demandée ou ta main sous une jupe sans avertir, en revanche, non.

De toute évidence, le manifeste contre #MeToo a été promptement dénoncé et ses arguments contrés par des groupes d’activistes dont le regard sur la question de la violence sexuelle a au moins le mérite de nommer la chose par son nom (Franceinfo). Deneuve s’est d’ailleurs excusée aux victimes de violence sexuelle blessées par ses propos; mais à personne d’autre (Le Monde).

D’autres émettent des réserves sur #MeToo, dont l’auteure canadienne Margaret Atwood qui y voit « le symptôme d’un système judiciaire brisé ». Plus conciliante que le collectif français, elle cible les risques posés, et les torts causés, par les accusations portées via les médias sociaux (La Presse), tant pour les accusés que leurs victimes. Plusieurs se sont senties trahies par la sortie de l’auteure, considérée comme une grande féministe. Elle semblait consciente du risque, intitulant son essai « Am I a Bad Feminist?» (Globe & Mail).

Atwood questionne principalement la conception du droit qui doit prévaloir quand des victimes n’ont plus besoin de passer par les tribunaux pour faire condamner leur agresseur. Quand des allégations - au sens légal, ce n’est pas un jugement de valeur - suffisent à congédier ou à faire un paria de qui que ce soit, elle avertit qu’on tombe dans une logique extrémiste.

Elle avance qu’un procès sommaire nuit autant à l’accusé qu’à la victime car ni l’un ni l’autre n’ont accès à la justice, ce qui pose obstacle au changement systémique (Globe & Mail).

Mais bref, la vague de dénonciations qui a déferlé suite aux accusations qui ont mené à la chute de plusieurs figures importantes dans monde des arts - tant aux États-Unis qu’au Canada, et évidemment en France - a attiré notre regard sur ces situations déplacées qui nous entourent et sur lesquelles on a longtemps fermé les yeux.

À l’Université Concordia, où des allégations de « culture toxique », de harcèlement et d’inconduite sexuelle ont éclaté au grand jour (CBC), on a notamment dénoncé la culture du silence qui règne à l’institution sur ces questions et le manque de sérieux démontré par l’institution en réponse aux plaintes déposées par les victimes (CBC). Et maintenant, c’est l’Université McGill qui se voit aux prises avec une situation semblable (CBC). Sans #MeToo, il y a fort à parier qu’on serait restés bien à l’aise d’ignorer ces histoires, dont « tout le monde est au courant mais personne ne parle » - vous connaissez le genre - et que des changements ne seraient pas en train de s’opérer en hauts lieux pour remédier aux problèmes qui persistent dans nos institutions.

Cela dit, ça va se faire derrière des portes closes, vous l’aurez deviné. On a encore du chemin à faire en fait de transparence, mais ça s’en vient par les petits. Ce que les critiques à l’égard du mouvement #MeToo ont aussi mis en lumière d’ailleurs, c’est le droit et le besoin d’un processus légal et équitable, pour toutes les parties impliquées. Difficile de faire tout cela sur la place publique: mais s’il faut mettre le nez de l’institution directement dans son tas pour qu’elle puisse le voir, hé bien, qu’il en soit ainsi. Après, si vous devez vous cacher, que ce soit au moins dans le but de régler des problèmes.

Ça se passe, comme on se parle, dans des universités partout en Amérique du Nord. (Google). Y’a bien des nez dans bien des tas right now.

Au moins, les victimes ne sont plus seules à dénoncer les problèmes; nous n’avons plus le loisir de choisir d’ignorer ce que l’on voit au quotidien. Ne pas savoir n’est plus une option.

Alors maintenant, gardons les yeux ouverts.

Aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être nécessairement interprétée.

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