À trop vouloir rêver on risque

Texte : Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
Photo : Marc-Samuel Larocque, agent de communication

Le premier ministre Higgs livrait le 1er février son discours sur l’état de la province.

D’abord, il faut comprendre que c’est la Chambre de commerce de Fredericton qui est l’hôte du discours. Évidemment qu’on va y parler principalement d’enjeux économiques et commerciaux. Les grands chantiers politiques et sociaux, s’ils existent, seront partagés au public une autre fois. Le Front commun pour la justice sociale déplore par exemple qu’il n’y fut aucunement question des travailleurs de la province, ni de l’augmentation du salaire minimum (Acadie Nouvelle) - pour faire simple, c’était pas le bon moyen de réchauffer la salle.

Alors, Higgs parlait de la province à un public spécifique - la communauté d’affaires.

Restons donc sur notre faim; et avec le budget (équilibré!) dans un mois, je vous encourage ne pas travailler trop fort sur votre appétit. Ça sent la vache maigre à un mille.

À la rigueur, si le budget permet aux universités de maintenir le statu quo, ce serait acceptable. Cela dit, ce statu quo sera très différent pour les cohortes qui débutent leurs études à l’automne 2019. (FÉÉCUM) Avec la porte qui s’ouvre à l’augmentation rapide des revenus liés aux droits de scolarité, il ne faudrait pas se surprendre de voir les subventions aux institutions stagner dans le moyen terme. Pour le moment, on reste à 1% par année (GNB).

Bref, c’est pas cette année qu’on mettra fin au sous-financement planifié.

Malgré les trous qu’on aurait aimé voir comblés, Higgs a fait l’effort de livrer quelques extraits de son discours en français. Il faut prendre la peine de saluer l’effort. Honnêtement ça s’écoute un peu comme un enfant qui pratique son violon: t’as pas le choix de sourire, sauf que tu meurs un peu en-dedans.

Mais lâchez pas, M. Higgs, ça va venir!

Vous pourriez vous inspirer d’un autre fonctionnaire unilingue anglophone originaire du N-B, récemment décédé, Michael Ferguson (Le Soleil) En 2011, la francophonie canadienne a critiqué sa nomination comme vérificateur général du Canada, non sans raison. En réponse, M. Ferguson a promis d’apprendre le français. Et 👏 il 👏 l’a 👏 fait. (TFO)

OK, admettons qu’il lui a fallu quitter le N-B pour que le besoin d’apprendre l’autre langue officielle du pays (et de la province) se fasse vraiment sentir.

Laissons la langue pour parler contenu. Higgs a évoqué le rôle du postsecondaire dans l’avenir de la province, en disant que d’ici 2030, elle devra combler 75 000 emplois nécessitant une forme d’éducation postsecondaire. Il a aussi souligné l’urgence de changer les critères d’admission pour augmenter le nombre de diplômé.e.s, spécifiquement dans le cas des infirmières auxiliaires (LPN), et très spécifiquement à UNB. De manière générale, on ressent que M. Higgs juge le système postsecondaire trop lent à répondre aux besoins du marché de l’emploi, et qu’on pourrait changer ça très rapidement.

Permettez-moi d’en douter. Si vous voulez des programmes qui changent rapidement et fréquemment, au gré du marché, vous avez plus de chances de les trouver dans une pub sur TLC que dans nos collèges et universités publiques. C’est le domaine de prédilection des collèges à but lucratifs, qui carburent à produire cette main-d’oeuvre bon marché.

Sans vouloir diminuer la pertinence ou la rigueur des programmes, des diplômés, plus il y en a et moins ça coûte cher à embaucher. À qui ça rend plus service?

D’ailleurs, au lieu de cibler à l’offre comme un frein à répondre aux exigences du marché, ne vaudrait-il pas mieux vanter les mérites d’une formation large, qui peut être mise à profit dans une multitude de domaines? Peut-être même en invitant le secteur privé à prendre le relais par le biais de la formation en milieu de travail? Hey, tant qu’à rêver.

Je ne serais pas surpris que d’ici trois mois on ait sorti le bon vieux « skills gap » des boules à mites. Pas exactement le meilleur des concepts, mais populaire à droite. (Maclean’s)

Tout de même, le discours (YouTube) fut l’occasion d’entendre parler de sujets aussi variés que:

- diminuer les taxes aussi vite que possible (@ 12:20)
- renoncer à utiliser la péréquation comme un revenu (@ 17:45)
- rappeler qu’il s’oppose férocement à la taxe carbone «inefficace» (@ 20:10)
- créer une coalition de provinces pro-pipelines qui «permette de choisir le pétrole canadien» (@22:00)
- donner plus d’autonomie aux Premières Nations dans les partenariats provinciaux (@24:50)
- développer l’industrie du schiste gaz naturel (@ 27:25)
- procéder à la réforme de l’aide sociale (@ 32:20)
- le manque de bilinguisme chez Ambulance NB (@34:35)
- abolir du système des numéros de pratique pour les médecins (@ 35:45)
- la clientèle du gouvernement - et oui, il parle de la population (@36:10)
- de son objectif de « réparer le NB, pas d’être réélu » (@43:50)

La traduction laissant un peu à désirer, je vous suggère de voir la version anglaise du discours en cas de doute. (YouTube)

Il faut le dire, Higgs a aussi profité de l’occasion pour défendre les intérêts de l’Alberta, faisant l’éloge de la championne canadienne de l’exploitation gazière à plus d’une reprise. Et comme on pouvait s’y attendre, il a ramené Énergie Est sur le tapis.

Encore faudrait-il que le promoteur du projet soit toujours intéressé à investir dans la construction de l’oléoduc qui hante les rêves de nos premiers ministres. (Radio-Canada) Si on n’a pas d’argent pour les Jeux de la Francophonie, on en a pas plus pour des pipelines.

N’empêche, Higgs a quand même lancé l’idée de bloquer l’utilisation du réseau électrique du N-B pour exporter l’électricité du Québec vers la Nouvelle-Angleterre. L’objectif étant de convaincre le Québec de laisser passer l’oléoduc sur son territoire, en route vers la raffinerie Irving de Saint-Jean. Quasiment convaincant.

Pauvre lui, j’ai quasiment pas le coeur de lui dire que le Québec partage une frontière avec quatre états américains… dont le Maine, seul état limitrophe du N-B. Mais bon, il parlait peut-être de l’accès aux câbles sous-marins de la Nouvelle-Écosse. (Submarine Cable Map) Mais ceux-ci pourront bientôt être rejoints en passant par le Labrador, une fois que le projet de Muskrat Falls sera complété (Nalcor).

Soyons réalistes: le Québec n’a pas besoin du N-B pour exporter son électricité.

Pire encore, Énergie Est ne permettrait aucunement d’exploiter nos propres ressources; on y ferait passer celles de l’Alberta en récoltant au passage une poignée d’emplois temporaires et très peu de bénéfices à long terme. Car non, il n’existe pas de scénario où nous paierons moins cher l’essence raffinée à partir de sources canadiennes. Sortez vous ça de la tête.

Tout ça sans parler des risques environnementaux. (Office national de l’énergie)

Le baril de pétrole albertain se vend présentement à rabais parce que les sables bitumineux sont enclavés, sans accès direct aux marchés étrangers. Dès que ça change (via Énergie Est, TransMountain ou Keystone XL) ce n’est pas le prix du gaz qui descend au Canada; c’est le prix du pétrole albertain qui monte sur les marchés mondiaux. Ce n’est un secret pour personne, mais plusieurs choisissent de présenter la chose autrement.

Il faut cependant reconnaître que si ce prix-là monte, les revenus fédéraux aussi. Du point de vue financier - et tant que l’Alberta ne met pas à exécution ses menaces de se séparer du Canada (Radio-Canada) - l’avantage est clair. D’un point de vue environnemental, en revanche, l’argument est bien moins facile à faire.

Higgs dit vouloir faire du N-B un leader canadien, plutôt que de rester à la traîne du pays. On l’a entendu avant. McKenna l’a dit, Graham l’a dit, Alward l’a dit et Gallant allait le dire mais il n’a pas eu assez de temps, je suppose.

Mais tant qu’à être pionniers de quelque chose, pourquoi pas les énergies propres? On a du vent en masse pis au moins autant de soleil que les autres, alors plutôt que de chercher perpétuellement à ramasser les miettes du trafic de jus de dinosaures, pourquoi pas se tourner vers l’avenir? Je ne dis pas de fermer la raffinerie, là, mais que si il faut investir du temps et de l’argent dans le pétrole, que ce soit avec une vision d’avenir axée sur le développement durable. Je ne vois ça nulle part dans les rêves de M. Higgs.

Il faut nous sortir une fois pour toutes de cette mentalité de colonie, qui vend nos ressources à rabais sans récolter les dividendes de leur transformation (FÉÉCUM).

Il a beaucoup de rêves, le premier ministre. On se demande par exemple à qui ils finiront vraiment par profiter. Il faut songer à qui en récolte le bénéfice à court terme, car c’est celui qui compte du point de vue politique. Et à qui reviendra la faute si on n’arrive pas à les atteindre, ces sommets dont rêve notre premier ministre?

J’ai bien peur que dans le fond, à trop vouloir rêver, on risque de rester endormis.

Aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être nécessairement interprétée.

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