Ça


Texte :
Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
Photo : Marc-Samuel Larocque, agent de communication


Peut-être ignoriez-vous que la taxe fédérale sur le carbone est entrée en vigueur le 1er avril dernier; mais une chose est sûre, dès que le prix de l’essence a augmenté de 4 cents le litre, on avait soudainement un enjeu de société. C’est à pleurer.

Pas que la classe politique pleure sur l’impact des changements climatiques, évidemment; c’est le prix du gaz qui dérange.

Tous les partis ou à peu près tente(ro)nt de marquer des points sur le climat, à leur manière; mais ce n’est pas un enjeu qui appartienne à un parti plus qu’à un autre. Peu importe l’allégeance politique, nous respirons tous le même air, nous buvons tous la même eau, et nous sommes chauffés par les rayons du même soleil. Ça n’arrête personne d’essayer.

Au fédéral par exemple, les progressistes-conservateurs ont tellement martelé leur message anti-taxe carbone que les ménages canadiens en mesuraient l’impact avant même son entrée en vigueur (Radio-Canada). Et le 1er avril, on les voyait faire le tour des médias en gazant leurs trucks, et le plus gros le mieux, pour symboliser l’impact de la taxe sur le petit monde (Radio-Canada). Sauvons le monde à coups de pipelines et de V8, quoi.

Je suis d’accord que le plan libéral n’est pas suffisant, comme le soulignent Scheer et cie, qui d’ailleurs reconnaissent aussi l’urgence d’agir. Mais quelle solution proposent-ils en échange? Baisser le prix de l’essence? (CBC)

Chez les libéraux, la ministre de l’environnement Catherine McKenna a aussi fait sa tournée pour blâmer l’imposition de la taxe fédérale dans quatre provinces (ON, MB, SK et NB) sur l’inaction des gouvernements provinciaux (progressistes-) conservateurs (Radio-Canada). Pas beaucoup mieux; en sa défense ça lui donnait l’occasion de parler du crédit d’impôt offert aux particuliers pour réduire l’impact de la taxe carbone, que les critiques omettent souvent de mentionner. (Radio-Canada)

Au N-B du moins, ce ne sont pas les Progressistes-conservateurs qui ont présenté un plan médiocre d’action climatique à Ottawa, puis refusé de changer leur position même en sachant le coup (et le coût) qui s’en venait le 1er avril: ce sont les Libéraux (CBC). Ce n’est pas dire que le gouvernement Higgs soit libre de tout blâme dans l’affaire, loin de là (Radio-Canada), mais c’est nuancer les propos de la ministre McKenna.

Les trois autres (Ford, Moe et Pallister) ont creusé leur propre tombe en chantant; une contestation judiciaire de la taxe carbone fut leur seule réponse. (Radio-Canada)

À bien y penser, ajoutons Higgs au lot. (Acadie Nouvelle)

Un classement récent place le N-B au quatrième rang des provinces canadiennes avec la pire performance environnementale (D-), derrière la Saskatchewan, l’Alberta, et Terre-Neuve (Conference Board). Il s’agit là de trois provinces productrices de gaz et/ou de pétrole. Notre score au niveau des émissions de gaz à effet de serre (GES) par habitant n’a rien de reluisant, chacun.e de nous émettant plus de 20 tonnes par an en principe. (Acadie Nouvelle)

La palme de la pollution revient, sans surprise, à Irving. Le rapport cite 3 millions de tonnes de GES émis par sa raffinerie de Saint-Jean en 2016, devançant NB Power. (Acadie Nouvelle) Et encore, on ne parle pas des émissions du conglomérat en entier (ce qui est aussi vrai pour NB Power, il faut le dire).

Bizarrement, alors que Brunswick News claironnait haut et fort que NB Power “portait ombrage au plan d’action climatique” en 2017 - quand la centrale de Belledune était au top de ce triste palmarès - (David Coon) cette fois, pas un traître mot. Mais bon: son journal, ses nouvelles.

Sur cette question, un article récent paru dans Le Monde diplomatique pose un regard critique sur l’omniprésence du groupe Irving au N-B. L’économie, la politique, l’infrastructure, les ressources naturelles, le transport, et bien sûr les médias - rien n’échappe à son contrôle ou à son influence. (Monde diplomatique) Difficile de changer les mentalités, en pareilles circonstances.

Alors la taxe carbone, sans vouloir vexer personne, elle a beau ne pas être suffisante qu’elle n’en semble pas moins nécessaire. Plus tu pollues, plus ça te coûte cher. Et comme personne ne pollue plus que Irving… la confrontation semble inévitable avec Fredericton.

Au N-B, peu de gouvernements auraient les reins assez solide pour en sortir gagnant - à plus forte raison un gouvernement minoritaire.

Mais on ne peut pas uniquement blâmer Irving: on aime bien les gros véhicules ici. Par pure curiosité et conscient que mes propos pourraient être fondés sur des préjugés, je suis allé voir les ventes de véhicules neufs au N-B au cours des deux dernières années. (Statistique Canada) J’ai un peu fait le saut en regardant la moyenne des ventes mensuelles:

Capture décran le 2019 04 10 à 11.35.17

Source: Statistique Canada, Tableau 20-10-0001-01 - Ventes de véhicules automobiles neufsVentes de véhicules automobiles neufs
1: tous les types de voitures;
2: mini-fourgonnettes, VUS, camions de moins de 14000 lbs (à des fins de référence, le gargantuesque F-450 4x4 Limited de Ford pèse un maximum de 8600 lbs d’après le manufacturier)

Alors pour chaque auto neuve sur nos routes, il y a trois camions. Même si cette catégorie de véhicule est moins énergivore qu’elle ne l’a déjà été, elle est encore celle qui contribue le plus au volume de GES émis par la population. Faudrait que ça change.

Curiosité oblige, j’ai comparé ceci avec la courbe des prix de l’essence (Commission de l’Énergie et des Services publics du N-B), et on peut en déduire que l’augmentation du prix (108,8/L en moyenne pour 2017 contre 120,3/L en 2018, pour le régulier libre-service) a une influence. L’impact est plus marqué du côté des gros véhicules (-32% vs -19%). Mais est-ce qu’on est prêts à changer nos habitudes?

Restons dubitatifs, car au moins une partie de la classe politique semble espérer que non. Chez nous au N-B, le gouvernement estime ainsi l’impact de la taxe carbone:
  • la norme est de deux véhicules par ménage;
  • pour 20 000 km/an les dépenses supplémentaires seront:
    • Camion (14,5 litres/100 km) = 147,41 $
    • Mini-fourgonnette (11,2 litres/100 km) = 113,35 $
    • VUS (10,3 litres/100 km) = 104,71 $
    • Berline (8,8 litres/100 km) = 89,46 $
On commence avec le camion, notez bien, et on ne va pas en-dessous de la berline, alors qu’il y aurait lieu d’ajouter les voitures compactes et/ou sous-compactes, hybrides et électriques, qui sont bel et bien présentes sur nos routes. Et le véhicule dans la photo présentant la page? (GNB) Pas certain, mais c’est clairement pas une sous-compacte.

Hmmm. Veut veut pas, il faut questionner l’objectif visé ici.

Malgré l’impact de la taxe sur le carbone sur les ménages, qui est réel et qu’on ne peut contredire, il ne faudrait pas oublier que cet impact diminue à mesure que les ménages changent leurs habitudes pour devenir moins polluants. Ce serait - comment dire? - de l’aveuglement volontaire. Peut-être de la désinformation? Irait-on jusqu’à parler de publicité partisane, par des voies détournées? Sans surprise, la Loi est un peu floue sur le sujet. (GNB)

La raison principale du rejet du plan libéral était, justement, le manque d’un incitatif pour réduire les émissions de GES (Acadie Nouvelle). Le message du gouvernement Higgs - avec Ford, Moe, et Pallister - reste en revanche centré sur l’impact individuel de la taxe carbone, ce qui permet à la fois d’épargner la grande industrie et d’encourager le maintien d’habitudes malsaines au regard de l’impact environnemental à long terme. Ça résume tout à l’individu au détriment de l’enjeu climatique, qui est de portée globale. C’est de la politique de fond de nombril.

Est-ce que je suis content de payer plus cher pour mon gaz? Prenez-moi pas pour un illuminé: je ne suis pas plus heureux que vous autres.

Mais est-ce que je comprend pourquoi le gaz est plus cher et que son coût doit continuer de monter? Absolument. Si on regarde les pays qui reçoivent la note A pour l’impact environnemental, (Conference Board) on relève vite un trait commun: leur essence coûte très cher.

Le 1er avril 2019, leurs prix variaient entre 1,51$ US en Suisse et 1,84$ US le litre aux Pays-Bas. (GlobalPetrolPrices) En somme, de quoi vous faire regarder votre vieux vélo ou votre passe de bus avec des yeux cochons. Sans compter qu’un nombre grandissant de métropoles impose une taxe sur la circulation au centre-ville, dans le but de réduire la circulation automobile et la pollution atmosphérique. C’est le cas à Stockholm, Milan, Londres, et Oslo (Le Monde) et bientôt à New York. Et y en a plusieurs autres, souvent des villes moins populeuses. L’idée est aussi discutée à Paris, à Toronto et à Vancouver.

Entre temps, au N-B, on continuera probablement de prendre la voiture pour tout et pour rien, entre deux édifices pis d’une porte à la prochaine. À rêver d’échanger sa Corolla pour un truck jacké. Et quatre portes, SVP, c’est pas commode sans ça. Avec un couvert sur la boîte parce que j’aimerais mieux avoir comme une valise en arrière. Avec ben ben du chrome.

Ça.

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