Couper sans compter

Texte : Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
Photo : Marc-Samuel Larocque, agent de communication

Si on s’en remet à une publication récente partagée par la députée de Caraquet sur Facebook, les nombreuses coupures du gouvernement Higgs en éducation postsecondaire sont rien de moins qu’une attaque directe sur les étudiant.e.s, tout particulièrement celles et ceux qui ont le malheur de vivre dans le nord de la province. 

Oh, le vilain!

Il faut dire que ces étudiant.e.s ont également le malheur d’être, presque sans exception, des étudiante.s francophones. Est-ce de la faute du gouvernement si la population du Nord est francophone? On aurait beau le savoir qu’on n’y peut rien. Donc, avis aux mauvaises langues (et quel jeu de mots): c’est le hasard, ici, le vrai vilain.

*tousse*

Loin de moi l’idée de défendre M. Higgs et ses acolytes, reste qu’il faut voir à quantifier l’impact des décisions du gouvernement Higgs sur l’accessibilité des études universitaires.

En fait de mesure, certains se limiteraient à leur impact immédiat. Pour un gouvernement minoritaire pouvant tomber à tout moment, c’est compréhensible; mais pas pour la personne qui a pris sa décision et entrepris des démarches pour s’inscrire à l’automne prochain. Celle-là peut difficilement changer d’avis, car son choix a été fait selon les données du moment, qui ont malencontreusement été changées depuis. Encore ce satané hasard!

Bref, sachant ce que l’on sait - et c’est bien peu, je l’admets volontiers - regardons dans notre boule de plastique afin d’y lire ce que l’avenir nous réserve. J’aurais préféré du cristal mais, que voulez-vous; les coupures!

La moyenne des droits de scolarité au N-B était de 6944$ en 2018-2019 (CESPM).
En ce qui concerne 2019-2020, on sait déjà qu’à UNB la hausse va varier entre 5,4% en Arts et 24,4% en Nursing (UNB, p.26).

L’Université de Moncton a reporté l’adoption de son budget, donc l’annonce de sa propre hausse, au 8 juin prochain. Tout indique que sa cible initiale de 5% sera dépassée; la question reste de combien. Entre temps, UNB prévoit une augmentation globale du revenu de scolarité de l’ordre de 6,8% (UNB, p.23) et comme il s’agit du seul chiffre officiel dont nous disposons, c’est celui que nous choisissons d’appliquer.

Ça nous permet d’estimer la moyenne à 7416$ en 2019-2020. Ajoutons les frais afférents, dont le montant moyen était de 588 en 2018-2019. Ces derniers ont augmenté de 7.3% par année en moyenne au cours des 5 dernières années (CESPM), ce qui permet d’estimer leur montant à 631$ en 2019-2020.

Tout ceci nous donnerait un coût de la scolarité moyen de 8047$ en 2019-2020.

Ce n’est encore qu’une partie du coût des études. Il y a aussi le logement, les déplacements, la nourriture, et ainsi de suite. L’Université de Moncton estime ces coûts à 9750$ dans leur ensemble. (UMoncton). À Sackville, on suggère de prévoir 13 690$ à ces fins (Mount Allison), et à Fredericton et Saint-Jean, 10 600$ (UNB), ce qui semble exclure les dépenses personnelles mais bon, on a ce qu’on a. En moyenne alors, ajoutons 11 347$ au total.

Comme ce sont les chiffres de l’an dernier; ajustons à l’inflation moyenne des cinq dernières années, soit 1,67%, pour établir ce montant à 11 536$. (Banque du Canada)

On estime donc le coût global d’une année universitaire au N-B à 19 583$ en 2019-2020 pour les résident.e.s canadien.ne.s, d’après les chiffres disponibles et les tendances récentes.

Prenons pour acquis que les personnes les plus durement affectées par les coupures dans l’aide financière sont celles qui ont besoin d’emprunter le maximum permis pour accéder aux études. Si on pense que des gens qui n’avaient pas besoin de prêt avant en auront encore moins besoin maintenant que le crédit d’impôt est rétabli, je crois qu’on ne se trompe pas. Ajoutons qu’il est très douteux que 1239,04$ en crédits d’impôt pour un bacc. de 4 ans aura de quoi retenir au N-B les diplômé.e.s qui songeraient à partir. (FÉÉCUM)

En fait de prêt étudiant, le maximum pouvant être emprunté est de 11 900$ (GNB), et ce depuis plus d’une décennie. Aucune raison de croire que c’est demain qu’il augmentera. Suffisant ou non, le prêt reste une mesure essentielle à l’accessibilité du postsecondaire.

Tout ceci permet de supposer qu’il faut pouvoir rassembler une somme de 7683$ pour accéder aux études, en moyenne. Évidemment, c’est faire abstraction du coût de l’emprunt car les prêts doivent être remboursés avec intérêt.

IMPORTANT (si y’a une affaire à retenir, c’est ça):
4 ans au prêt maximum, c’est 47 600$. Le gouvernement du Canada me dit que ça va vous coûter entre 17 000$ et 24 600$ d’intérêt à le rembourser sur 10 ans. (Ciblétudes.ca) C’est dire qu’il y a entre 4250$ et 6150$ qui s’ajoute au coût réel de vos études chaque année. Je ne pense pas que le gouvernement considère le coût de l’emprunt dans le coût des études, remarquez bien; cela dit, c’est pas lui qui va le payer. Ça fait que nous, on va l’ajouter.

Évidemment, certains pourront critiquer le choix d’ajouter le coût de l’emprunt dans le calcul; cependant, si on doit ignorer le coût de l’emprunt, il nous faut aussi ignorer le prêt étudiant comme revenu ayant un impact sur l’accessibilité. Pour les amis curieux, le manque à gagner augmente à 13 273$ si on l’enlève.

Faudrait aussi enlever le crédit d’impôt sur les frais de scolarité en suivant cette logique, tant qu’à ça: il pourra être accumulé, mais pas réclamé au cours des études. Sans être un expert du régime fiscal, le montant personnel de base pouvant être déduit de l’impôt à payer s’élève à 10 264$ (GNB), éclipsant du coup la facture des ménages représentés dans le tableau.

Avec ces données en main, passons au calcul. Les balises reflètent les limites de revenu familial brut d’accès au maximum d’aide financière fédérale (Canada) pour les familles de deux et de trois personnes, les plus courantes au N-B lors du dernier recensement.

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(Statistique Canada)

Donc:

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Précision que, comme pour le programme précédent, le maximum d’aide financière est accessible jusqu’à un revenu familial brut de 60 000$. Donc, les familles de quatre personnes et plus y auront aussi accès. En clair (du moins, aussi clair que possible), le maximum d’aide financière s’arrête là où la première des deux barres s’arrête:

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Il semble que ce soit les étudiant.e.s indépendant.e.s, les familles monoparentales avec un ou deux enfants, et les couples ayant un seul enfant qui ont perdu le plus dans la mutation de l’ancien programme des Droits de scolarité gratuits (DSG) en Bourse renouvelée pour les frais de scolarité (BRFS).

Sous l’ancien DSG, qui couvrait la totalité du coût de la scolarité pour les étudiant.e.s dont le revenu familial était inférieur à 60 000$, le manque à gagner serait diminué de 1416$, pour se chiffrer à 6107$. C’est quand même une augmentation de 23% du manque à gagner d’un seul coup, résultant directement des changements apportés au programme.

Notre estimé se limite aux étudiant.e.s à plus grand besoin financier, mais il faut dire que les anciens récipiendaires du PADSCM verront aussi leur manque à gagner augmenter. On les a laissés de côté ici parce que, très franchement, la méthode employée pour calculer l’aide à laquelle ils auront droit m’échappe complètement. Lâchez-vous lousse si ça vous tente d’essayer d’y voir clair. (GNB)

Somme toute, la gravité du coup porté variera en fonction de la situation financière; 1416$ correspond à 123 heures de travail au salaire minimum, alors un peu plus de trois semaines. On pourrait aussi considérer que c’est l’équivalent d’ajouter de 3 à 4 heures de travail par semaine pour les emplois pendant les études. Mais ça, c’est pour une année seulement.

C’est que l’écart entre ce que couvrent les bourses fédérales et provinciales ne peut que continuer de se creuser, particulièrement si le gouvernement maintient ou aggrave les coupures faites dans le financement des universités. Disons qu’on aura le statu quo.

Règle générale, les droits de scolarité augmentent de 2% par année - c’était la limite imposée par le gouvernement dans les ententes de financement en vigueur dans 3 des 4 universités publiques de la province. Ce qui voudrait alors dire:

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* Inflation annuelle moyenne de 2014 à 2019 (Banque du Canada)
** Bourses maximales du fédéral et du provincial + Crédit d’impôt sur frais de scolarité (si applicable) + Prêt maximal NET (moins le coût de l’emprunt sur 10 ans à taux fixe, sans période de grâce)

En bout de ligne, ça peut sembler intelligent de couper dans l’aide financière en imposant une limite aux bourses, mais l’ancien système avait au moins le mérite de suivre la courbe de la scolarité. En prolongeant les tendances actuelles, et en dépit du fait que l’impact immédiat des changements apportés à l’aide financière puisse sembler modéré aux yeux de certain.e.s (pas ceux qui sont directement affectés, il faut le dire), on peut déjà prévoir qu’en l’espace de 5 ans, les décisions du gouvernement Higgs auront fait augmenter le manque à gagner des étudiant.e.s avec le plus grand besoin financier de près de 3000$.

Dites-moi encore que l’accessibilité des études n’est pas menacée par ces mesures.

Mais c’est ce qui arrive, quand on veut couper sans compter.

Aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être nécessairement interprétée.

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